Rémunérations: une initiative abusive
Mercredi, 02 Juillet 2008 09:05
Franz B. Hummer, PDG de Roche, est quatre cents dix-neuf fois mieux payé que le salarié de la même entreprise au bénéfice du salaire le plus bas. Dans sa récente étude sur les «salaires des managers 2007», le syndicat Travail.Suisse compare les rémunérations des hauts dirigeants à celles de leurs salariés. Bien que la détermination des salaires les plus bas repose souvent sur des conjectures, et que les conclusions qui en découlent sont en partie discutables, un constat s'impose: les montants touchés par les «Top Managers» dépassent l'entendement.
Les grands dirigeants ont tressé la corde pour se pendre
L'initiative populaire fédérale «contre les rémunérations abusives», lancée par Thomas Minder, directeur de la société Trybol, vise ainsi à régir directement le niveau de rémunération du conseil d'administration, de la direction, ainsi que du comité consultatif des sociétés suisses cotés en bourse, pour «faire avancer la situation en matière d'enrichissement des grands dirigeants».
A cet égard, il faut bien admettre que ces grands dirigeants ont eux-mêmes tressé la corde pour se pendre: la surenchère des millions perçus à titre de rémunération, bonus et autres indemnités suscite à la fois grogne et incompréhension. Ces montants atteignent non seulement des sommets inconcevables pour un esprit raisonnable, mais ils ne cessent par ailleurs d'augmenter, quelle que soit la marche des affaires.
Restriction exagérée des libertés
Il n'en reste pas moins que l'initiative restreint exagérément la liberté des entreprises. On citera, à titre d'exemple, l'interdiction pure et simple des indemnités de départ, ainsi que des primes pour l'achat ou la vente d'entreprises et la prohibition du cumul de contrats au sein de sociétés du même groupe. Le texte confère en outre aux statuts - donc à l'assemblée générale - le soin de régler la hauteur des parts fixes et variables de la rémunération, le nombre de mandats externes, ainsi que la durée du contrat de travail des membres de la direction.
L'économie privée ne saurait tolérer une telle ingérence dans la conduite des entreprises, même si l'on doit reconnaître que la liberté dont bénéficient aujourd'hui les dirigeants amène certains à franchir les limites du raisonnable.
Le recours à l'Etat jugé abusif
Le recours à l'Etat pour «protéger l'économie, la propriété privée et les actionnaires» et une erreur. C'est également à tort qu'on nous renvoie trop souvent à l'image de l'actionnaire démuni face aux agissements des organes, alors même qu'il serait le «propriétaire» de l'entreprise.
Il ne faut en effet pas perdre de vue que l'initiative ne vise que les sociétés cotées en bourse. Or les actionnaires de ces entreprises sont moins des propriétaires que des investisseurs, voire des spéculateurs, pour lesquels le profit immédiat est plus important que la santé de l'entreprise à long terme. Ainsi, la principale source de leur éventuel mécontentement n'est pas tant la rémunération des organes dirigeants, mais bien la baisse des cours, dont la conséquence n'est pas une intervention lors de l'assemblée générale - à laquelle ils ne se rendent généralement pas -, mais la vente des actions.
Quant aux bons spéculateurs, ils peuvent même tirer bénéficie d'une baisse des cours. Les motivations de ce genre de propriétaires sont-elles vraiment plus louables que celles des dirigeants tant décriés? On se permet d'en douter; et d'affirmer qu'ils n'ont en tous les cas nul besoin d'une protection particulière par des mesures étatiques.
Une initiative à rejeter
Il faut s'opposer fermement à toute velléité d'imposer des rémunérations maximales à l'économie privée. Même si des déceptions sont inévitables, la seule solution qui s'impose est de rester confiant dans le sens des responsabilités des dirigeants et administrateurs.
L'initiative doit ainsi être rejetée parce qu'elle va trop loin et parce qu'elle ne promet pas d'être plus efficace que l'autorégulation. Quant ses exigences relatives aux modes de scrutin à l'assemblée générale, elles doivent être intégrées aux discussions en cours sur la révision du droit de la société anonyme.
Pierre-Gabriel Bieri, Centre patronal, Paudex (Suisse)






