L'économie mondiale semble maintenant aborder une phase de ralentissement et ne va probablement pas reprendre vigueur avant l'année prochaine, selon Giles Keating, responsable du Global Economics and Strategy Group du Credit Suisse. Aucun signe ne laisse entrevoir que la crise du crédit soit derrière nous, ajoute-t-il.
Les marchés des actions se sont refait une santé. Cela signifie-t-il pour autant la fin du marché baissier?
Je pense que le mot d'ordre pour les investisseurs est «prudence». Le rebond des actions que nous avons constaté entre les derniers jours de juillet et le début du mois d'août pourrait quelque peu jouer les prolongations mais, en ce moment même, il ne marque probablement pas le début d'un rallye important et soutenu. Il pourrait même être prochainement suivi d'un léger retour de flamme. Le problème est que les incertitudes économiques sont encore trop nombreuses; il reste un point d'interrogation quant à la destination des profits et il y a encore trop d'incertitudes financières.
La crise du crédit n'est donc pas terminée?
Je crains que la crise du crédit ne soit pas finie. Si nous observons ce qui se passe sur le marché interbancaire, nous constatons que les taux auxquels les banques se prêtent mutuellement de l'argent sont toujours très élevés. Si nous nous tournons vers les marchés du crédit, nous voyons - malgré une légère amélioration par rapport aux niveaux les plus critiques - que la plupart d'entre eux n'ont pas participé à la hausse que nous avons observée sur les marchés des actions. Les banques et les autres établissements financiers ont toujours tendance à se désendetter. Globalement, les conditions financières sont donc rigoureuses. Aux Etats-Unis par exemple, les gens qui prennent des hypothèques paient des taux plus élevés que durant la crise, et ils ont même de la peine à en obtenir.
Certains espoirs demeurent que l'économie mondiale reprenne de la vitesse en fin de compte...
Je pense tout le contraire. Actuellement, l'économie mondiale semble aborder une phase de ralentissement. Je n'irais pas jusqu'à dire que ce fléchissement sera mauvais, mais je crois qu'il sera très important et que la croissance ralentira de manière significative par rapport au niveau où nous nous trouvons aujourd'hui. C'est tout à fait salutaire à bien des égards, car les choses allaient trop vite, ce qui avait naturellement tendance à faire monter les prix des matières premières, ceux du pétrole, etc. Ainsi, par certains côtés, ce ralentissement vient à point nommé. Mais je pense qu'il tendra à influencer de manière prépondérante la manière dont les investisseurs appréhenderont la situation, à l'inclusion des marchés des actions, ces prochains mois. Je pense que nous devons attendre de prendre pied dans l'année prochaine avant d'entrevoir l'amorce d'une reprise de la croissance.
Bien que les prix du pétrole aient nettement reculé depuis le niveau record qu'ils avaient atteint au tout début de juillet, ils semblent rester au centre de toutes les préoccupations. Comment jugez-vous la situation dans son ensemble?
Certes, les prix du pétrole demeurent très élevés et changent évidemment tous les jours. A l'instant même où nous parlons, ils se situent aux alentours de 112 ou 113 dollars le baril, ce qui reste un très haut niveau par rapport à ce que nous avons connu par le passé. Mais c'est un soulagement en comparaison des 147 dollars le baril qui ont constitué un pic jamais atteint. Je pense donc que la juste approche en termes de prix du pétrole consiste à dire qu'ils n'alimentent plus ce sentiment d'oppression qu'ils prodiguaient encore il y un mois ou deux. Néanmoins, ils constituent toujours un frein à la croissance dans les pays consommateurs de pétrole. Mais, soit dit en passant, ils donnent aussi un coup de pouce à la croissance dans certains pays producteurs d'or noir, ce qui contrebalance partiellement l'entrave que ces effets exercent sur les Etats-Unis et l'Europe.
Le conflit en Géorgie pourrait-il perturber l'approvisionnement en pétrole et en gaz, et de nouveau pousser les prix à la hausse?
A vrai dire, la situation en Géorgie évolue très rapidement; ainsi, chaque fois que les gens s'y intéressent de plus près, elle peut déjà avoir changé. Mais, pour le moment, ce qui est intéressant, c'est que le conflit n'a pas du tout fait monter les prix du pétrole - en fait, c'est tout le contraire qui s'est passé. Nous avons effectivement vu les prix du pétrole baisser au fur et à mesure que le conflit se poursuivait. Bien sûr, ce phénomène s'explique de différentes manières. Une première raison est que les prix du pétrole sont régis par une multitude d'autres facteurs. Par ailleurs, cette région a déjà été à l'origine d'un certain degré de perturbation dans les fournitures de pétrole. Mais il convient ici de retenir deux points: d'une part, il est possible, à moyen terme en tout cas, que les prix du gaz soient davantage affectés par cette situation. Et d'autre part, il convient de relever que le conflit en Géorgie doit effectivement être considéré en tant qu'élément d'un remodelage global plus large du contexte géopolitique.
Et qu'en est-il des prix des denrées alimentaires?
Nous constatons une légère détente dans les prix des denrées alimentaires parallèlement à l'accalmie enregistrée au niveau des prix du pétrole et de beaucoup d'autres matières premières. Comme toujours, les prix de l'alimentation sont tributaires d'un grand nombre de facteurs spéciaux, notamment des moissons. Dans l'ensemble, ils resteront à un niveau plus élevé que celui auquel nous étions habitués ces dernières années. Mais à l'instar du prix du pétrole, ce repli des prix des produits alimentaires est très utile parce qu'il provoque un léger relâchement de la pression sur le front de l'inflation en ce sens que les gens n'ont plus à se préoccuper du renchérissement autant qu'avant.
Le dollar a récemment gagné du terrain par rapport aux autres principales monnaies. Va-t-il continuer sur cette voie?
Je pense qu'il y a assurément une chance assortie d'une certitude; mes collègues du Global Economics and Strategy Group (GESG) pensent qu'il y a une chance que le dollar poursuive quelque peu sa progression. Comme vous savez, le billet vert a eu un accès de faiblesse face à l'euro en passant au-dessus de 1.60 et, en ce moment même, il se peut qu'il se soit raffermi en dessous du niveau de 1.50. Nous sommes donc ici en présence d'un net progrès. Mais pour l'heure, nous avons le sentiment que tout raffermissement ultérieur sera probablement modeste en comparaison de l'ampleur du mouvement que nous venons de connaître. Le problème ici est que les investisseurs ont clairement réalisé que l'économie américaine - relativement à l'Europe qui a déjà ses propres problèmes, et je pense que c'est cela qui est à l'origine de la tendance à la hausse du dollar - donne l'impression qu'elle n'a pas encore surmonté ses difficultés actuelles, en particulier en ce qui concerne les problèmes financiers qui persistent. Cela va probablement limiter la mesure dans laquelle le dollar peut se renforcer par rapport au niveau qu'il occupe en ce moment.
Les matières premières telles que l'or, le platine et l'argent prennent-elles le chemin d'un marché baissier maintenant que le dollar reprend du poil de la bête?
Nous avons le sentiment qu'elles ne se dirigent pas vers un marché franchement baissier, ce qui corrobore en partie le scénario selon lequel le dollar ne va pas beaucoup se renforcer et qui va aussi dans le sens de certains facteurs sous-jacents de l'offre et de la demande. Nous pensons - quand bien même la demande d'or a commencé à faiblir lorsque nous avons vu les prix grimper aux alentours de la barre de 1000 dollars l'once et au-dessus par exemple - que la demande sous-jacente pour l'or reste toujours plutôt robuste. L'Asie constitue un exemple à cet égard. En dehors de l'Asie, les économies à croissance rapide ont tendance à pousser les gens à détenir de l'or en tant que valeur refuge, alors que l'augmentation de l'offre reste relativement limitée. Ainsi, nous ne voyons pas ces métaux précieux prendre le chemin d'un marché baissier, mais les investisseurs devraient rester plutôt prudents s'ils s'attendent à ce que le rendement de l'or augmente de manière substantielle ces prochains mois.
En juin, les monnaies asiatiques et de l'Europe de l'Est se comportaient plutôt bien. Sont-elles toujours gagnantes?
Nous avons vu que la plupart des monnaies, y compris quelques devises asiatiques, n'ont plus été en mesure de performer aussi bien pendant que le dollar était fort. Nous estimons cependant que la tendance à long terme pour ces monnaies asiatiques est nettement orientée à la hausse, bien que des différences existent de l'une à l'autre. Le renminbi chinois, par exemple, va probablement continuer de se renforcer vis-à-vis du dollar parce qu'il reste sous-évalué, ce qui va de nouveau entraîner à la hausse quelques-unes des autres monnaies asiatiques parallèlement au renminbi, dans un mouvement à long terme. Mais en ce moment précis, le dollar conservant peut-être une force motrice un peu plus grande, les monnaies asiatiques peuvent en fait ne pas monter, voire reculer légèrement pendant que le billet vert reste dans cette phase de robustesse.
Avec tous ces développements, pouvez-vous faire la synthèse et nous dire où sont les opportunités de placement?
Rester prudent. Ce n'est pas le moment de se précipiter sur les actions. Il y aura un temps pour cela, peut-être plus tard dans l'année, peut-être au début de 2009, mais pas maintenant. S'agissant des monnaies, nous pensons que le dollar est en train de se constituer un niveau plancher qu'il conservera sur le long terme, mais nous ne nous attendons pas à ce qu'il reprenne l'ascenseur. Les investisseurs devraient tirer profit de la détente temporaire dont bénéficient certaines monnaies asiatiques pour trouver le moment de se repositionner sur ces monnaies. Les matières premières, considérées dans leur ensemble, peuvent en fait s'affaiblir encore un peu. Dans le complexe des commodities, nous pensons que la tendance à la hausse à long terme est toujours présente. Les investisseurs devraient commencer à se tourner vers certains métaux de base ou s'exposer au travers d'un fonds qui est en mesure de prendre ce genre de décisions et qui, en particulier, est à même de prendre des positions à découvert en ces temps difficiles pour les matières premières. Pour les marchés des valeurs à revenu fixe, le maître-mot doit être de conserver les obligations d'excellente qualité assorties de maturités relativement courtes - peut-être de deux à quatre ans selon le marché. Et en ce qui concerne les taux d'intérêt: à court terme, ils risquent de fléchir légèrement même si, à long terme, ils vont probablement rester aux alentours des niveaux actuels, voire augmenter.