
Walter von Kaenel raconte ce qui l'a conduit à diriger la société Longines de St-Imier. Un parcours du combattant.
Pourquoi avoir choisi un apprentissage d'employé de commerce? «Par nécessité» répond tout de go Walter von Kaenel qui, pour l'expliquer, raconte que son grand-père, d'origine suisse et habitant Renan (Jura bernois), s'était expatrié en Allemagne en 1919. C'est donc dans ce pays qu'il naquit et vécut jusqu'au sortir de la Seconde Guerre mondiale, soit en octobre 1945. «Après notre arrivée en Suisse et notre mise en quarantaine au camp du Mail à Neuchâtel, nous nous établîmes dans une ferme à... Renan. La boucle était bouclée» résume-t-il. Il entra donc à l'école primaire de ce petit village campagnard. Un épisode de sa vie dont il s'est souvenu avec le sourire à la lecture de ses carnets scolaires. Il n'a d'ailleurs pas hésité à les montrer à ses proches collaborateurs qui s'en sont bien amusés!
Les aléas de la vie
«En 1957, mon père était malade et ma mère assumait les travaux ménagers de la ferme. Je quittai donc l'Ecole secondaire de La Chaux-de-Fonds après deux trimestres et me résolus à entreprendre un apprentissage de commerce à la quincaillerie Nusslé SA» ajoute-t-il. «Une époque loin d'être dorée. Ma première année consista à livrer les paquets, faire les courses à la poste, vendre vis et écrous le samedi, sans compter l'énorme travail de tri et de classement qui m'incombait jour après jour» rapporte Walter von Kaenel. Il admet pourtant qu'il apprit beaucoup pendant les trois ans que dura sa formation, CFC en poche, il postula quatre mois plus tard à la douane en tant que fonctionnaire technique. Posté d'abord à Bienne puis à La Chaux-de-Fonds, il fut finalement transféré à Brigue où, en tant que protestant, il se sentit comme un étranger se rappelle-t-il.
Vint alors le temps d'accomplir son service militaire. Soldat d'infanterie, puis officier, Walter von Kaenel ne cessa de gravir les échelons de la hiérarchie, jusqu'au grade de colonel. «L'armée m'a apporté une méthode d'analyse et la faculté d'apprécier objectivement une situation» reconnaît-il.
Savoir saisir les opportunités
«Une carrière se construit au fil des circonstances, sans forcément être planifiée» poursuit Walter von Kaenel qui, pour illustrer ses propos, raconte que s'il entra à la fabrique de cadrans Singer, c'est uniquement parce que son amie - devenue plus tard sa femme - téléphoniste chez Longines, lui signala qu'un poste était vacant dans cette entreprise. Il y fit donc ses premières armes en comptabilité analytique tout en suivant quelques cours professionnels, notamment de dessin. «J'admirais beaucoup mon directeur Rolf Engisch, une personne qui m'a marqué» avoue-t-il. «Je me consacrai en suite à la vente. J'avais à faire à de petits clients, et ceci dans un contexte très concurrentiel, ce qui s'est révélé être une excellente formation.
Apprenant - à nouveau par sa femme que Longines cherchait un chef de vente, il postula et fut engagé comme responsable du marché des Etats-Unis. «Je dus apprendre rapidement l'anglais, un vrai défi, se souvient-il. Je complétai ensuite mon apprentissage linguistique par un séjour de 6 mois dans notre société américaine. Je gagnais à l'époque 2400 francs par mois» relève-t-il au passage.
Une énergie à toute épreuve
Petit à petit, Walter von Kaenel gravit les échelons, passant de collaborateur à la vente en 1969 à responsable d'une région, puis de toute la vente, avant d'assurer la direction commerciale et d'accéder à la présidence de la société. Actuellement, il est également membre de la direction élargie de Swatch Group.
En l'écoutant, on se demande comment une seule et même personne peut aussi assumer parallèlement des responsabilités en tant que conseiller de ville, co-président de l'Association inter-jurassienne, membre du conseil d'administration de BKW/FMB Energie SA et président du syndicat patronal APHM. Sans compter son goût pour les recherches historiques auxquelles il a accordé beaucoup de temps. Elles l'ont d'ailleurs amené à collaborer à l'édition de plusieurs livres, notamment sur le régiment d'infanterie de l'armée jurassienne à travers les âges.
Monter tous les jours sur le front
«Dans le métier de l'horlogerie, jusqu'en 1970, la technique commandait et le marché suivait. Depuis les années 80, avec l'apparition du quartz, les choses ont changé. Dorénavant, le marché commande et la technique suit, déclare sans ambages Walter von Kaenel, et d'ajouter: «C'est une industrie qui fabrique un produit émotionnel. C'est un «statut symbol» dont le «design» constitue un élément très important». Il s'agit avant tout de produire et de vendre ce que le client désire et, pour ce faire, le directeur de Longines a parcouru le monde entier, à raison de 6 mois par an.
Preuve de ses nombreux périples, la possession de pas moins de 23 passeports! «Aujourd'hui, mener une entreprise est un véritable parcours du combattant. Il faut convaincre» déclare avec lucidité Walter von Kaenel. Raison pour laquelle il met au premier plan ses relations avec le front à l'échelon le plus proche du consommateur. Autre valeur également essentielle à ses yeux, le respect des gens, tant à l'intérieur de l'entreprise que vis-à-vis de ses partenaires étrangers. Avec ces derniers, pour éviter toute source de dissension, il déclare ne jamais aborder les sujets sensibles touchant à la politique ou à la religion. «C'est une règle absolue que je me suis imposée» souligne-t-il.
Son excellente connaissance de la Chine et de la Russie contribue aussi directement au succès de Longines. Dans ces marchés dits «en devenir», Walter von Kaenel s'y rend d'ailleurs régulièrement depuis 1972. «C'est une chance de voir et de découvrir d'autres cultures et d'autres gens» apprécie-t-il. Sa société faisant partie du Swatch Group, c'est aussi l'occasion pour lui d'échanger avec des collègues provenant d'autres marques, des relations qu'il juge très enrichissantes.
L'amour du métier
«J'aime descendre le matin» avoue sincèrement Walter von Kaenel. Ceux qui ne se sont jamais rendus à St-Imier sauront que l'imposante bâtisse des Longines se situe en effet en contre-bas de la bourgade, soit en dessous de la voie de chemin de fer parcourant le Vallon. Ce qui motive ce dirigeant passionné, l'envie de rester un «leader». Sa récompense: le succès, la satisfaction des actionnaires et de la direction de Swatch Group et la bonne ambiance au travail grâce à une équipe - une sorte de clan - composée de collaboratrices et de collaborateurs efficaces et dévoués. «Nous avons une grande stabilité dans notre personnel et formons une véritable communauté de destins. On perd ou on gagne ensemble» se plaît-il à affirmer. «J'ai aussi entendu dire que j'étais un grand rassembleur»...
Il se réjouit ainsi que «la machine tourne» et du fait qu'il y contribue. C'est pourquoi, bien qu'approchant de l'âge officiel de la retraite, il ne s'imagine pas du tout quitter le navire. Son grand patron Nicolas Hayek lui a aussi fait remarquer qu'à 78 ans, il était lui-même toujours à pied d'œuvre, laissant entendre par-là qu'il comptait bien que leur collaboration se poursuive au-delà de l'âge limite.
Un incontestable esprit d'ouverture
Pour ce qui est de la formation de ses collaborateurs, Walter von Kaenel ne cultive pas d'à-priori. «C'est au pied du mur que l'on juge le maçon» lance-t-il. «Il faut se garder d'être bloqué mentalement». Pour lui, les différents membres d'une équipe peuvent aussi bien comprendre des universitaires ou des ingénieurs issus de hautes écoles que des vendeurs ayant accompli un apprentissage. Chez Longines, l'égalité règne également entre femmes et hommes où le principe «A travail égal, salaire équivalent» prévaut.
«Nous formons aussi cinq apprentis par année et accueillons régulièrement des stagiaires issus de l'Ecole de commerce. S'ils sont très bons, nous les gardons» rapporte-t-il.
Et à la question de savoir ce qu'il dirait aujourd'hui à un jeune se lançant dans un apprentissage d'employé de commerce, il répond: «Ne pas avoir de complexe vis-à-vis des universitaires.
L'apprentissage constitue une excellente base de départ, mais n'est pas une fin en soi. J'aimerais aussi lui dire d'accepter l'échec, pour mieux rebondir ensuite D'ailleurs, lorsque je vois quelqu'un marcher en regardant par terre, je ne peux m'empêcher de lui dire de relever la tête!» s'exclame-t-il. Autre conseil qu'il donnerait, celui de trouver sa voie et d'être mobile pour être prêt à suivre les opportunités du marché.
Pour sa part, il essaie toujours de créer une atmosphère propice au dialogue. «Je pratique la politique des portes ouvertes» proclame-t-il. «L'autre jour, mon «ministre» des finances, nouveau venu, me suggérait de fermer la porte avant d'entamer notre conversation. Je lui dis que ce n'était pas les habitudes de la maison. Pour moi, si quelqu'un vient me parler spontanément, c'est un très bon signe» avoue-t-il. C'est en tout cas très révélateur de son sens de l'humain, certainement une des clés de son bonheur en famille, au travail et dans les nombreuses relations qu'il a su tisser dans sa région, et bien au-delà.





