Les facteurs de la transformation de l'industrie bancaire découlent de quatre principaux critères: le comportement des clients, l'évolution du marché, le cadre régulatif et les mutations que l'on constate dans la gestion des affaires. Pierre-Henri Badel
Les personnes interrogées dans le cadre d'une étude réalisée dans le cadre de l'Université de St-Gall considèrent que pour ce qui est du comportement de la clientèle, l'interaction hydride avec les clients sera le principal facteur de changement des banques à l'horizon 2015. Les canaux électroniques et mobiles complètent ou remplacent même partiellement le mode d'interaction du guichet bancaire tel qu'on le connaissait traditionnellement jusqu'ici. L'utilisation toujours plus large des canaux alternatifs réduit les avantages que présentent les succursales des banques, car de nouveaux acteurs peuvent désormais atteindre leurs clients de cette manière. Les réseaux sociaux permettent d'améliorer et de renforcer la communication et l'interaction avec les clients. Malgré cela, le conseiller à la clientèle conserve son rôle de pilier de la communication avec le client de la banque.
L'environnement du marché est plus fluctuant que jamais
L'essentiel des changements se déroule au niveau du back-office des banques. Celles-ci délocalisent le processus bancaire du trafic des paiements ou des crédits à la consommation vers un site centralisé. Le déroulement des crédits hypothécaires se réalise par contre différemment. Les processus ne sont pas encore standardisés dans ce domaine, ce qui laisse à penser qu'une automatisation, et ainsi une délocalisation des processus vers d'autres instituts financiers ou hébergeurs est tout à fait envisageables. Les perspectives en matière de standardisation sont, dès lors, très prometteuses.
Un cadre régulatif toujours plus rigide
Le nombre de prescriptions ne fait qu'augmenter dans le secteur bancaire. Cela concerne surtout le secteur des crédits et celui des papiers valeurs, qui ont été fortement touchés par la crise financière. La majorité des personnes ayant répondu à cette enquête considère que l'apparition de nouvelles prescriptions s'avère pénalisante pour leurs affaires. Elle a, par exemple, comme conséquence une augmentation des coûts. Si cela présente un effet collatéral positif dans l'optique des banques, cela rehausse la barre pour les entreprises externes au marché bancaire, mais qui désirent s'y engouffrer.
Des secteurs d'activités très imbriqués
L'importance du private banking va se renforcer au fil des années en raison de la croissance de la fortune disponible dans ce secteur, et cela en dépit de la crise financière. Les secteurs du corporate banking et de l'investment banking restent des composants majeurs du modèle d'affaires, considèrent par ailleurs les banquiers interrogés dans le cadre de cette enquête. Selon ceux-ci, l'importance des entreprises clientes des banques en termes de recherche de capitaux et d'assistance lors d'acquisition d'entreprises reste une priorité majeure. Une évolution possible pourrait se concrétiser en intégrant ces deux secteurs.
Les retombées sur la banque de 2015
Les facteurs qui président à toutes ces mutations ont des retombées directes sur le modèle d'organisation, l'architecture informatique et la standardisation des procédures. Pour ce qui est du premier de ces secteurs touchés par ces mutations, un aspect essentiel de la réorganisation passe par une focalisation accrue sur les compétences clés et, de ce fait, par une spécialisation dans le secteur du déroulement et du support tant auprès des banquiers que des fournisseurs, ce qui débouche sur une coopération plus intense. Cela exige que les banquiers et les fournisseurs intègrent des mécanismes servant d'interface au sein des processus existants, et coordonnent la collaboration en faisant appel à une gestion des réseaux. Les principales mutations que l'on rencontrera s'effectueront au niveau du backend.
Le remplacement des architectures monolithiques existantes par des progiciels modulaires, et axés sur le service dans le cœur du métier de la banque s'avère être un processus à moyen et long terme. Les économies potentielles s'expriment en termes d'accroissement de la souplesse du système, mais surtout en termes de réduction des coûts au niveau des systèmes bancaires déterminants et des autres systèmes satellites.
Les possibilités de standardisation pour les banques et les fournisseurs se retrouvent dans les produits, les services et les processus. Un large éventail de produits et de services ne peut émerger qu'en les normalisant au maximum. Les possibilités de standardisation s'avèrent encore particulièrement importantes dans le secteur du crédit.
Les spécificités des banques suisses
Contrairement à ce qui est le cas en Allemagne et en Autriche, les banques helvétiques mettent un point d'honneur à faire couvrir l'ensemble des métiers de la banque et des processeurs bancaires au moyen de leur application centrale. Les banques suisses jugent l'interopérabilité des applications beaucoup plus sévèrement que leurs voisins d'Outre-Rhin. Le potentiel d'économies sur le logiciel standard utilisé dans les applications métier et périphériques est également considéré comme particulièrement sensible dans les établissements bancaires helvétiques. Ceux-ci admettent également qu'ils dépendent fortement des éditeurs de logiciels, révèle encore cette étude.
Quoi qu'il en soit, ce désir de bon nombre de banques suisses de vouloir couvrir l'ensemble des métiers de la gestion financière est plutôt jugé avec un certain scepticisme par Thomas Puschmann, chef de projet au Direct Management Institut de l'Université de St-Gall, et coauteur de cette étude. «A l'avenir, les banques devront se concentrer sur ce qu'elles savent faire de mieux», conseille-t-il. «Pour ces établissements, une telle remise en question pourrait représenter une réelle opportunité», poursuit-il. En revoyant leur stratégie, les banques suisses sont bien placées pour affronter la nouvelle constellation de l'économie bancaire à l'horizon 2015, reconnaît-il bien volontiers. Elles ont passé la crise sans trop de casse en raison de la relative stabilité économique que l'on constate dans notre pays. Les conditions sont réunies pour qu'elles réussissent leur mutation, mais les clés du succès sont entre leurs mains. Et l'on ne s'attend pas à un mouvement impliquant d'énormes fusions, acquisition ou concentrations parmi les grandes banques, poursuit encore Thomas Puschmann. Par contre, les banques qui ont largement vécu de l'activité d'évasion fiscale auront des mauvais mois, si ce n'est des années devant elles pour se recentrer sur un mode d'affaires nettement repensé.
Le principal problème qu'elles vont rencontrer dans cette redéfinition de leur stratégie est lié au manque de personnel qualifié sur les autres secteurs d'activités vers lesquels elles devront désormais s'orienter. Les banques suisses sont donc bien positionnées pour assurer leur survie, mais cela se fera au prix d'efforts encore importants et de longue haleine. L'élément majeur de la redéfinition du futur modèle est de facturer à leurs clients les services qu'ils leur demandent effectivement. Cela devra se faire sur la base d'un modèle apportant beaucoup plus de transparence dans la définition des services rendus réellement.
L'étude de l'Université de St-Gall
Le rapport des travaux de recherche réalisé par le centre de compétence Sourcing dans l'industrie financière (CC Sourcing) de l'Université de St-Gall est le fruit d'une collaboration avec l'Institut d'informatique de gestion de l'Université de Leipzig et de l'Institut suisse pour la banque et la finance de l'Université de St-Gall. Cette étude se base sur une enquête effectuée entre décembre 2008 et septembre 2009 au moyen d'un questionnaire auquel ont répondu 104 entreprises ainsi que sur des interviews réalisées individuellement avec 10 personnes sur la situation de l'évolution future de l'industrie bancaire. Ce rapport n'existe qu'en allemand.
Pour en savoir plus: www.ccsourcing.org
Article par dans le magazine Banque et Finance de novembre-décembre 2010





