Un monde en permanente mutation
Mardi, 22 Juin 2010 06:49
La récente crise économique qui a ébranlé le monde entier nous oblige à nous remettre en question. Car si le monde change, nous allons changer avec lui. Interview de Xavier Comtesse, directeur romand d'Avenir Suisse.
Pierre-Henri Badel, www.adi-presse.ch
«Nous avons été protégés des changements pendant longtemps» a souligné récemment Xavier Comtesse, directeur de l’antenne romande de l’association Avenir Suisse, plate-forme de réflexion sur l’économie suisse, lors du récent congrès de management de projet qui s’est tenu début avril à Lausanne. Notre pays doit prendre conscience des changements en profondeur qui interviennent dans tous les domaines. Et lors de la dernière crise qui est l’un signes tangibles de ces changements, on a constaté que l’Extrême-Orient, et en particulier la Chine, a très bien tiré son épingle du jeu.
L’Asie s’approprie les biens des Occidentaux
«Le futur de la Chine n’est pas tellement de devenir l’usine du Monde, mais bien de racheter nos entreprises» prédit à ce sujet Xavier Comtesse. Et de relever que dans les domaines de la technologie et de la science, l’Amérique a aujourd’hui perdu son leadership par rapport aux pays d’Asie, tels que la Chine, l’Inde, le Japon et le Vietnam. Et ce constat découle de faits réels. «La Chine forme actuellement plus d’ingénieurs que les Etats-Unis» relève à ce sujet Xavier Comtesse, qui souligne que c’est ce critère qui sera décisif pour les prochaines décennies. «Sans compter que leur instrument éducatif s’avère être très performant.»
La révolte des citoyens s’amplifie
L’autre grand signe tangible de l’évolution dans lequel navigue aujourd’hui notre civilisation a trait à la montée en puissance de la voix et de l’avis des consommateurs. Des pans entiers de l’économie sont passés entre les mains des citoyens. «C’est surtout perceptible dans les médias...» note Xavier Comtesse, «...avec l’essor des réseaux sociaux tels que Facebook, Myspace ou Twitter.» On l’a vu en Chine où le gouvernement a été contraint de museler Internet, complément dépassé par les événements. «Sur les 6 milliards d’habitants de notre planète, il existe aujourd’hui 6 milliards de journalistes» relève-t-il encore.
La prise en main de leur destin par les consommateurs est aussi illustrée par le succès des banques en ligne telles que Swisquote, qui permet aux clients de gérer eux-mêmes leurs investissements, sans passer par des traders professionnels.
Le monde bancaire profondément chamboulé
Cette prise de pouvoir des consommateurs est sensible dans le monde de la finance. En Suisse, on s’est enfin aperçu que la guerre froide était finie et que les accommodations de l’époque deviennent caduques par la force des choses. «On découvre soudain que le monde n’a plus besoin de nous, que l’on n’a plus de rôle à tenir dans le concert des nations» souligne Xavier Comtesse.
C’est pour cela que tout le débat sur le rôle et le comportement des banques a pris soudain un tout autre tournant. Les gouvernements réagissent en raison de la crise économique, mais aussi sous la pression de leurs opinions publiques qui n’acceptent pas de payer plus d’impôts quant certains contribuables soustraient une partie de leur fortune en la déposant dans un paradis fiscal. «On découvre ainsi qu’un état de droit n’a plus de droit et que sa souveraineté est mise à mal» insiste Xavier Comtesse. Ce fut en particulier le cas avec la liste noire des paradis fiscaux de l’OCDE, qui fut élaborée en catimini alors même que la Suisse faisait partie de cette organisation. «Quand vous êtes légitime, vous êtes plus fort que quand vous êtes légal.»
C’est aussi vrai dans le cas de l’affaire des otages suisses retenus en Libye. Là aussi, la Suisse n’a pas eu un véritable soutien de la part des autres pays européens et de la communauté internationale parce que l’arrestation d’Hannibal Kadhafi a été jugée par l’opinion publique et les gouvernements étrangers comme illégitime dans sa forme, même si elle était légal. Raison pour laquelle, lors de ses dernières frasques en Grande-Bretagne, le gouvernement anglais a agit avec beaucoup plus de doigté que les Genevois.
Les entreprises touchées de plein fouet
La montée en puissance du pouvoir des consomateurs touche aussi les entreprises par le biais de recommandation d’organismes internationaux qui imposent leurs propres règles sans se référer aux législations nationales. C’est en particulier le cas de l’organisation internationale de normalisation (ISO) qui a publié quelque 17 000 recommandations qui sont, par la force des choses, adoptées de facto par les pays du monde entier.
«Ces recommandations ont engendré de profondes restructurations dans l’ensemble des entreprises» rappelle Xavier Comtesse. «Et la prochaine norme ISO 2600 en préparation sur la responsabilité sociétale des entreprises, va imposer une obligation de rendre des comptes et d’indiquer clairement la provenance de leurs produits.» Et cette norme deviendra, pour les consommateurs, une condition sine qua non pour commercialiser leurs produits. Donc une loi de facto au plan international.
Les rappels de voitures qui ont été initiés par le constructeur automobile japonais Toyota l’ont aussi été à la suite de la montée en puissance de l’opinion publique, surtout américains.
Les bons élèves prétérités
La Suisse a eu la chance (ou le mérite) d’être le seul pays ayant réussi à réduire sa dette publique pendant la récente crise économique. Elle occupe donc aujourd’hui une position enviable dans le concert des nations, mais cela engendre des jalousies, raison pour laquelle les attaques contre le secret bancaire suisse sont particulièrement virulentes. Elles le sont par exemple beaucoup moins contre les Etats tels que Monaco, Saint-Marin, Andorre, les Iles anglo-normandes ou l’Etat américain du Delaware. Cela pourrait peut-être changer prochainement, mais on en parle beaucoup moins car les enjeux politiques sont tout différents. «Tous les pays avec lesquelles nous avons des relations commerciales fortes, tels que les Etats-Unis, la France et l’Allemagne ne vont pas nous lâcher» estime pourtant Xavier Comtesse.
Sans compter que le fisc des Etats-Unis a décrété que tous les détenteurs de passeports américains sont assujettis à la législation du pays de l’Oncle Sam quel que soit l’endroit où ils résident. Ce n’est dès lors pas le territoire où réside la personne qui est déterminant, comme c’est le cas dans la majorité des pays et aussi au sein de l’Union européenne, mais uniquement le passeport, nonobstant le fait que les autres pays aient des règles différentes.
La Suisse tire son épingle du jeu
Dans le contexte de la crise économique qui semple désormais derrière nous, la Suisse a globalement bien résisté à ce phénomène. «Le fait que nous n'ayons pas de culture propre constitue un énorme avantage sur le plan compétitif» évoque Xavier Comtesse. «Cela nous a de ce fait obligé à penser comme les autres, à nous infiltrer dans leurs cultures» souligne-t-il. «Car comme les bons vins, les bonnes cultures vivent d’assemblage. Pris individuellement, les cépages sont bons, rien de plus, mais mis ensemble, ils sont meilleurs» évoque-t-il de manière fort illustrée.
Avec comme particularité de l’économie helvétique de ne pas s’enferrer dans des Master Plan, qui ont en effet réducteur. «Une société est trop complexe pour la réduire à un Master Plan» juge encore le patron romand d’Avenir Suisse. La structure démocratique de l’Helvétie, qui monte en puissance avec Internet et les réseaux sociaux. «Mais il s’agit-là malgré tout d’un mécanisme très compliqué difficile à appliquer chez ceux qui n’en ont pas la culture».
Répondre aux attaques en passant à l’offensive
«Les différentes attaques des pays étrangers ont été parfois difficiles à accepter, mais elles n’ont pas eu de véritables retombées commerciales pratiques, à l’exception de la crise avec laquelle nous sommes confrontés en Libye» note Xavier Comtesse. Pour lui, ces attaques sont basées sur la jalousie, ce qui est la preuve que nous avons raison. «Il faut y aller» encourage-t-il. «Nous ne vivons pas dans un monde à somme nulle. A quelques exceptions près, tout le monde est gagnant.»






