Création d’entreprises: dépasser ses inhibitions

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Les ingénieurs EPF et HES sont peu préparés à démontrer l'utilité de leurs travaux. Entretien avec Jane Royston.


«L’image que l’on se fait des chercheurs assis derrière leurs éprouvettes est totalement fausse quand on évoque le rôle des chefs de laboratoire de recherche» affirme Jane Royston, ex-fondatrice de la société informatique Natsoft, et principal moteur des cours d’entrepreneurship dispensés dans le cadre de l’Université de Genève et à l’EPFL. «En réalité, il passe tout leur temps à rédiger des propositions de recherche pour le Fonds national suisse et pour d’hypothétiques entreprises susceptibles de s’intéresser à leurs travaux.»

Combler des lacunes béantes
Les ingénieurs et chercheurs sont ainsi propulsés à des postes pour lesquels il leur manque tout un arsenal de connaissances qui n’ont rien à voir avec leurs compétences intrinsèques, mais qu’ils doivent acquérir sur le tas, de manière empirique. Ce phénomène est aussi perceptible dans l’industrie. S’il faut se battre pour obtenir les ressources, on évolue pourtant dans un environnement moins patriarcal et, dans ce milieu, les équipes de recherche se gèrent de manière beaucoup plus consensuelle. Il s’agit surtout de s’engager plus à fond au niveau des relations humaines.
Dans le secteur privé, l’accent est mis sur la motivation des employés. «On engage les meilleurs et on les paie au lance-pierre, en leur faisant partager la vision du fondateur de l’entreprise» explique Jane Royston. La méthode a pourtant ses limites car, quand le rêve s’écroule, il faut que le chef d’entreprise soit capable de gérer la crise. C’est souvent à ce moment que le fondateur est défenestré par les actionnaires. Rares sont ceux qui sont réellement conscients des risques encourus. La cause la plus importante des échecs des start-up est que leurs créateurs, quand ils sortent des bancs d’écoles, ne savent pas que la négociation existe, que l’essentiel est de savoir vendre une idée ou un produit. «Ils ne veulent pas s’abaisser à se lancer eux-mêmes dans une démarche de vente car ils ont une relation tout autre avec l’argent» ajoute encore Jane Royston.

Esprit, es-tu là?
L’essentiel reste pourtant l’état d’esprit dans lequel on aborde la problématique de la création d’entreprise. Et c’est ce qui est ressorti d’un audit de la CTI réalisé auprès des hautes écoles helvétiques, audit satisfaisant dans son ensemble, à l’exception de trois points relevés par les experts internationaux. L’un d’eux était justement qu’il fallait insuffler l’esprit d’entreprise aux étudiants. Du coup, le travail de pionnier de Jane Royston a été propulsé au plus haut des priorités de l’OFFT. Et de simples cours pour futurs entrepreneurs, la filière de formation a obtenu la bénédiction - et les crédits - de la Confédération. D’une modeste idée à caractère local, un projet d’importance nationale prenait forme. Son nom: Create. Son père spirituel: Branco Weiss, une figure emblématique de l’innovation. «Il est toujours de bon conseil et sait à quelle porte il faut aller frapper quand on a besoin de quelque chose» reconnaît volontiers Jane Royston.

Une dimension nationale

Après avoir créé ces enseignements à Genève et Lausanne, où ils sont désormais intégrés dans la nouvelle Chaire d’entrepreneurship et d’innovation Branco Weiss (ou plus simplement «Create»), Jane Royston et de son équipe, placée sous la houlette de Rémi Walbaum, responsable du programme, doivent donc implémenter ce programme dans un premier temps à Zurich et à St-Gall.
Après avoir dû affronter les inspecteurs de la Peer Review de la CTI, il est effectivement ressorti du rapport des experts qu’il était impératif de combler l’un des points faibles du système d’enseignement helvétique: la stiniulation et l’assistance à l’esprit d’entrepreneur. Forte de son expérience dans ce domaine, Jane Royston a donc été chargée de concocter un projet. Sa proposition, qui avait à la clé une enveloppe budgétaire de 27 millions de francs répartis sur trois ans, a ainsi été acceptée sans discussion. Dorénavant, c’est donc Berne qui finance ce projet, tout en essayant de décrocher un tiers de fonds privés.
En plus de Lausanne, Zurich, St-Gall (aussi responsable du Tessin), un bureau régional sera également ouvert à Bâle. De plus, des satellites seront mis en place régionalement pour offrir des services de coaching aux jeunes qui désirent créer une entreprise. «Nous n’allons pas les nourrir à la cuillère, mais on ne peut pas non plus attendre d’un chercheur ou d’un ingénieur sortant d’une EPF ou d’une HES qu’il réponde juste à toutes les questions qui se posent à lui quand il se lance dans l’aventure entrepreneuriale» souligne Jane Royston.

En prise directe avec la réalité
Tous les professeurs qui enseignent dans le cadre de la nouvelle chaire d’entrepreneurship sont eux-mêmes des entrepreneurs. Cette nécessité s’est immédiatement imposée comme étant une condition sine qua non dans l’esprit de Jane Royston. «Il faut des gens qui aient l’expérience du terrain» explique-t-elle. A Zurich, où les cours se donnent le soir, la formation a démarré au mois de mars 2003 avec des professeurs recrutés sur place. «A la HEC de St-Gall, nous avons été accueillis à bras ouverts. Il y a une très forte demande. Etonnamment, c’est l’entrepreneurship high-tech qui les intéresse. C’est un challenge, car nous n’avons encore aucune expérience avec des étudiants des branches commerciales» reconnaît Jane Royston.
Traditionnellement, à St-Gall, les étudiants de première année commencent l’université une semaine plus tôt pour s’imprégner de l’ambiance de l’établissement, pour que les professeurs leur expliquent le fonctionnement de l’école et qu’ils se familiarisent avec leur nouvel environnement.
Pour démontrer l’importance que les responsables accordent à l’esprit d’entreprise, ceux-ci ont chargé Jane Royston et son équipe de prendre en charge cette semaine préparatoire. L’expérience commencera à la rentrée d’octobre. Parallèlement, des cours en bonne et due forme sont en préparation pour l’enseignement de troisième et quatrième année. Pour bien ancrer cet enseignement théorique dans la réalité, il a été prévu, à la demande des instances dirigeantes de la HEC de St-Gall, que les étudiants soient mis en contact avec des entreprises qui viennent d’être créées pour y faire des stages

Les ingénieurs HES trop timides?
«Cela me chagrine un peu de voir que les ingénieurs HES ne soient que peu intéressés par ces cours, quand bien même cet enseignement leur est entièrement ouvert» regrette Jane Royston. Ce cursus les rebute-t-il par manque d’information, ou estiment-ils en savoir déjà assez sur le sujet? Personne n’en connaît la véritable raison. A moins que le fait que l’enseignement se donne dans le cadre de l’EPFL les gêne parce qu’ils se sentent dans un environnement qui leur semble inaccessible. Ils ont en tout cas l’assurance d’être accueillis à bras ouverts. Peut-être que le récent déménagement des bureaux de l’EPFL au Parc scientifique (PSE) atténuera un peu leur appréhension.
Cette petite note discordante est cependant largement compensée par une très grande satisfaction. «Cela nous conforte énormément de constater que nombreux sont les responsables et capitaines de l’industrie qui nous soutiennent. Là, je dis, on vise juste» conclut-elle. Mais sa jubilation est tout aussi forte quand elle constate le nombre d’élèves qui s’inscrivent aux différents cursus de sa chaire flambant neuve.

Propos recueillis par Pierre-Henri Badel