Privilégier le plaisir dans son travail

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Antoni MayerAprès une formation dans le commerce, Antoni Mayer est aujourd'hui PDG de la Chaîne de télévision locale Léman Bleu. Retour sur un parcours hors du commun.

 

 

 

Propos recueillis par Pierre-Henri Badel, adi-presse

 

Quoi de plus étrange que de commencer sa carrière par un stage dans la banque pour se retrouver responsable de la formation des cadres dans celle-ci, de s'occuper de la gestion de ses ressources humaines avant de s'établir comme conseiller indépendant? Et surtout de présider ensuite à la destinée d'un groupe de médias électroniques. C'est pourtant le parcours professionnel suivi par celui qui a passé toute sa jeunesse à Neuchâtel.

 

M. Mayer, qu'est-ce qui vous a amené à occuper cette position à la tête d'une chaîne de télévision locale?

Toute ma carrière est le fruit du hasard. Mon esprit d'ouverture, une flexibilité intellectuelle et géographique m'ont permis de me frayer le chemin qui s'est ouvert devant moi. Ma motivation n'a jamais été l'argent, et j'ai surtout toujours essayé de m'engager dans des emplois qui m'offraient un aspect ludique.

 

Vous avez aussi travaillé durant un certain nombre d'années dans la banque. Cela ne devait pourtant pas être très amusant tous les jours!

Ce n'est effectivement pas particulièrement ludique au quotidien, mais c'est extrêmement intéressant, surtout quand on était confronté à des restructurations. Lors de l'irruption de l'informatique sur les postes de travail, de nombreuses tâches manuelles ont disparu pour être remplacées par des processus automatiques exigeant beaucoup moins de personnel.

 

Vous avez donc été confrontés à plusieurs reprises à des licenciements!

Oui, mais pas uniquement. J'ai aussi eu une fonction de planification de la relève des cadres. Mon but était de découvrir des talents pour leur offrir un plan de carrière tout tracé dans la banque. Dans ce domaine aussi, nous avons des outils informatiques qui nous aident dans cette tâche. Mais cela n'a jamais vraiment marché comme nous l'entendions.

 

Pour quelle raison?

Dans l'évolution des carrières professionnelles, on bute très souvent sur des impondérables et les gens font parfois des choix qui découlent du hasard, du plaisir à occuper un poste plutôt que celui qu'on leur destinait. C'est pour cette raison que nous avons totalement changé de tactique et formé des groupes pour les faire avancer pas à pas vers un ensemble de responsabilités. De cette manière, chacun trouvait sa place par lui-même au bon endroit.

 

Pouvez-vous nous parler un peu plus de votre parcours personnel avant d'arriver au poste que vous occupez maintenant?

Après avoir fini l'école de commerce de Neuchâtel, j'ai désiré me lancer dans le social et décroché un diplôme d'assistant social à Genève. J'ai poursuivi mes études par une licence de droit à l'Université de Bâle. C'est là que j'ai fait mon entrée à la SBS dans le cadre d'un stage. On m'a ensuite demandé de rester au service de la banque pour développer un système informatique en temps réel.

 

En quoi votre formation initiale vous a-t-elle été utile tout long de ces projets?

Je crois sincèrement que c'est ma formation d'assistant social qui m'a été le plus utile, car je savais bien gérer les relations avec les autres. Cela m'a été aussi utile plus tard, et c'est probablement pour cela que l'on m'a demandé de venir m'occuper de la succursale de Genève pour essayer de la dynamiser.

 

La formation continue a-t-elle été importante pour vous?

Certainement. C'est pour cette raison que j'ai suivi ensuite les cours de l'Insead à Fontainebleau avant de partir aux Etats-Unis pour apprendre la finance.

 

Mais il y a ensuite eu des nuages dans le monde bancaire!

Effectivement. Ca a été un véritable séisme quand, en 1989, j'ai dû annoncer 500 licenciements dans la banque. Ceci représentent pour moi un choc culturel du fait qu'à l'époque, quand on entrait dans la banque, on y restait à vie. Un peu comme quand on entre dans les ordres.

Cela m'a poussé à réaliser mon vieux rêve, qui était de me mettre à mon compte. J'ai alors eu l'occasion, dans le cadre des mandats qui m'étaient confiés, de reprendre temporairement la direction de plusieurs entreprises. Fort de cette expérience, on me confia la direction intérimaire de Télégenève lors du décès soudain de son directeur Michel Vieux.

 

Comment avez-vous fait, vous qui aviez surtout travaillé dans la banque auparavant?

Je ne connaissais effectivement pas grand-chose aux médias, mais si on maîtrise le management, on utilise les mêmes principes pour diriger une entreprise. On ne me demandait pas de m'occuper des questions techniques car il y avait d'excellents ingénieurs au sein de l'entreprise.

 

Et comment êtes-vous ensuite arrivé à la tête de Léman Bleu?

Comme la chaîne de télévision locale appartenait à Télégenève, devenue ensuite Naxoo, c'est tout naturellement que l'on m'a sollicité pour prendre le poste de président du conseil d'administration de Léman Bleu. Puis, à partir du 1er mai 2009, on m'a demandé d'y retravailler à mi-temps. J'étais partagé entre ces deux postes. Le 9 septembre 2009, brusquement et sans en connaître la raison, on m'a licencié de Naxoo. Je me suis donc retrouvé, pendant quelques mois, avec un salaire réduit de moitié. Je me suis battu parallèlement contre cette décision et j'ai finalement gagné mon procès et touché une indemnité pour licenciement abusif. Cet intermède ne dura pas longtemps car le 1er janvier 2010, je commençais à travailler en tant que directeur à plein temps pour Léman Bleu.

 

Cette nouvelle voie dans votre carrière semblait vous plaire quand bien même vous étiez plus financier qu'homme de médias!

Oui, mais vos savez, je suis bien entouré. Je peux compter sur une excellente équipe, un rédacteur en chef de qualité et sur des techniciens hors pair!

 

Quels ont été les principaux défis que vous avez eu à affronter?

Sur le plan technologique, ce fut sans aucun doute de monter la télévision numérise terrestre (TNT). Il a fallu en particulier négocier avec la France pour obtenir les autorisations nécessaires à l'installation de notre antenne en Savoie.

 

Et quels sont ceux que vous devrez affronter ces prochaines années?

C'est incontestablement de passer au format 16/9e et à la haute définition. Cela nécessitera des investissements de 300 000 à 400 000 francs. Nous prévoyons d'auto-financer entièrement ce projet, qui devrait démarrer cette année.

 

Et la 3D?

Les ingénieurs et les fabricants aimeraient bien que tout le monde opte pour cette technologie, mais nous devons accorder la technique à nos besoins. Les films n'existent pas encore vraiment en 3D et les usagers ne sont pas encore équipés des téléviseurs compatibles. Nous devons résister à la pression des fanatiques, rester humble et avoir un comportement professionnel.

 

Etes-vous satisfait de ce qu'est devenu Léman Bleu?

Je suis surtout fier, pour la première fois depuis sa création, nous ne sommes plus dans les chiffres rouges. Notre audience augmente. Elle oscille actuellement entre 60 000 et 80 000 ménages. Grâce à la TNT, notre bassin de réception potentiel s'est accru de 50 000 téléspectateurs. Notre taux de notoriété atteint 95%. Nous sommes donc sur la bonne voie, mais nous devons rester prudents. Personne n'est à l'abri d'un nouveau refroidissement de la conjoncture.

 

Quelle a été la recette qui a permis de redresser la station?

C'est la maîtrise des coûts qui a été déterminante. Et aussi le redémarrage de la publicité en automne 2010. Nous devons pourtant apprendre à gérer dans une situation d'incertitude et à supporter les fluctuations économiques. Et surtout renoncer à se lancer dans des aventures hasardeuses.


Vous avez une formation commerciale à la base. En quoi celle-ci vous est utile dans votre position actuelle?

Très clairement, la connaissance des lois de l'offre et de la demande, la capacité à décrypter un bilan, à connaître la comptabilité. Le passage que j'ai fait dans le monde bancaire m'a aussi été très utile car cela m'appris à connaître le langage des banquiers, ce qui est un avantage quand il faut trouver des investisseurs.

 

Auriez-vous imaginé quand vous étiez jeune de vous retrouver un jour à la tête d'une station de télévision?

Non. Quand j'étais jeune, je voulais être menuisier. J'ai toujours aimé toucher le bois, mais j'ai vite constaté que j'avais deux mains gauches.

 

Pourriez-vous tirer un bilan de votre carrière, des joies et des peines que vous avez vécues pendant tout ce temps?

J'ai eu une chance énorme. Mon travail a été pour moi un éternel délassement. J'ai toujours été passionné à tenter de résoudre des problèmes, à constater les résultats directs de mes décisions. C'est aussi la raison pour laquelle j'ai refusé la proposition de Marcel Ospel - qui a été mon élève quand je donnais des cours dans la banque - lorsqu'il m'a proposé de prendre un poste honorifique à Zurich. Je sentais que c'était une voie de garage et je ne m'y serais pas plu malgré le salaire élevé que j'aurais pu percevoir. Il faut aussi prendre des décisions qui permettent de vivre en se référant à ses propres valeurs.