Les souris ne sont que la pointe de l'iceberg
Mercredi, 07 Janvier 2004 09:34

Daniel Borel, fondateur de la société de Romanel lève le voile sur les recettes du succès de Logitech.
Travailler depuis plus de vingt ans à la mise au point de souris toujours plus perfectionnées, c'est beaucoup. N'avez-vous pas parfois l'impression de tourner en rond et de remettre constamment l'ouvrage sur le métier pour réinventer la roue?
C'est effectivement une question que je me pose parfois et qui m'angoisse. Comment peut-on encore améliorer quelque chose d'apparemment aussi simple? Mais j'ai encore été le premier impressionné l'année passée quand nos ingénieurs sont venus me présenter la nouvelle collection de souris, tant elles étaient agréables à tenir dans la main. Mais en dehors de l'aspect ergonomique, le plus important réside dans l'intégration du logiciel. Car une souris, c'est aussi beaucoup de programmation. De plus, nous améliorons constamment le rapport prix-performances pour nous adapter au marché. Compte tenu de la concurrence mondiale, nous devons offrir chaque année quelque chose de plus pour le même prix.
La souris a toujours été la pointe de l'iceberg de l'interface homme-machine. A une certaine époque, il était très important de savoir quel processeur se trouvait dans un ordinateur. Aujourd'hui, on se préoccupe beaucoup moins de ce qu'il y a à l'intérieur. Ce que l'on voit et touche en premier, c'est la souris et le clavier.
Il est aussi faux de dire que l'on ne fait que des souris. C'est vrai qu'elles représentent encore une bonne part de notre chiffre d'affaires et de nos bénéfices, mais elles ne constituent plus nos seuls produits. Au cours de ces deux à trois dernières années, nous nous sommes également ouverts au secteur domestique - caméras numériques, manettes de jeux, game boy, etc. - ainsi qu'à celui de la téléphonie mobile, avec des oreillettes sans fil pour téléphones portables. De même, nous venons de lancer un nouveau clavier avec interface Bluetooth permettant de transférer automatiquement les messages SMS vers le PC et inversement.
D'où vous est venue l'idée de la souris, à la base de votre succès?
Dans la vie, il faut parfois un peu de chance pour réussir. Au départ, nous n'étions pas du tout actifs dans ce secteur. A la base, nous ne fabriquions pas de souris. Nos premiers contrats étaient liés à des développements en sous-traitance pour d'autres entreprises. Nous avons ainsi travaillé sur un projet que nous avait confié Bobst.
Il s'agissait de développer un système de photocomposition, abandonné par la suite. Ce fut en réalité une des premières interfaces homme-machine. Forts de cette expérience, nous avons ensuite travaillé sur un mandat allant dans le même sens, confié par la société japonaise Ricoh. Dans le cadre d'une telle interface, la souris en constitue l'un des éléments logiques. Mais celles qui existaient n'étaient pas fiables et pas précises.
Comme nous avions travaillé à Palo Alto, nous connaissions bien les travaux menés dans le cadre de Palo Alto Research Center (PARC) de Xerox, ce qui nous a inspirés. En 1985, René Sommer, un de nos ingénieurs formé à l'EPFL, émit l'idée de développer une souris à laquelle il avait longuement rêvé. Une fois la première mise au point, nous sommes allés la montrer aux dirigeants d'Apple. Ceux-ci nous ont éconduits, arguant que nous n'aurions jamais les capacités d'en fabriquer à des coûts conformes aux besoins du marché. Ce refus nous a tout naturellement poussés à relever le défi. Nous nous sommes adressés à d'autres sociétés, dont Hewlett-Packard, à qui nous avons fourni nos souris.
Comment expliquez-vous votre percée sur ce marché à l'époque où d'autres fabricants, beaucoup plus connus et importants, n'ont pas réussi à imposer leurs souris?
Microsoft, notre seul concurrent sérieux, s'est lancé sur ce marché un peu par hasard. Quand il a lancé Word 1.0 en mai 1983, il s'agissait du premier logiciel de traitement de texte à utiliser une souris. Pour cette raison, il vendit un coffret comportant non seulement le logiciel, mais également une souris. A l'époque, le marché était inexistant et nous ne faisions ombre à personne avec nos souris. Le potentiel semblait très modeste.
Nous nous sommes donc développés sans avoir de réels concurrents, donc pas d'ennemis. C'est aussi pour cette raison que nous n'avons pas été particulièrement inquiétés quand nous nous sommes lancés sur le marché des claviers.
Logitech a connu des hauts et des bas durant l'année 2003. Comment expliquez-vous ces fluctuations?
Des fluctuations ont effectivement été perceptibles au niveau de la cote de nos actions. Cela provient du fait que, lors de notre dernière assemblée générale de juin, nos comptes ne présentaient pas une profitabilité aussi bonne que nous l'ayons espéré et clairement annoncé. Quand une entreprise est attaquée sur son marché, elle doit réagir rapidement. Nous avons donc baissé nos prix pour nous adapter aux nouvelles donnes. Pour être corrects avec nos partenaires commerciaux, nous devions prendre entièrement en charge ces baisses de prix annoncées, d'où un important manque à gagner. Il n'est pas toujours facile d'expliquer ce genre de phénomène. Les analystes n'ont pas compris notre message et, quelques jours après notre assemblée générale, le cours de nos actions a fortement chuté.
Nous avons pourtant vu juste en réagissant instantanément, même si cela nous a causé des problèmes à court terme. La preuve est que nos ventes ont explosé au cours du deuxième trimestre et que la cote de nos actions est remontée. Un tel phénomène est inhérent à la dynamique du marché dans lequel nous évoluons. Nous devons l'accepter. Le succès n'est jamais acquis. Mais ce n'est pas parce que, parfois, l'on passe de mauvais moments que tout est perdu. Cet avertissement a été le meilleur des stimulants. Du coup, la créativité et l'innovation sont reparties de plus belle. Au bas mot, cela fait déjà bientôt dix ans que vous essayez de vous diversifier.
Dans certains secteurs, cela a bien marché, dans d'autres - je pense aux cartes son ou aux scanners par exemple - vous n'avez pas réussi à percer alors que d'autres fabricants y sont parvenus. Comment l'expliquez-vous?
Il faut remettre tout ça dans le contexte de l'époque. Dans les années 1986-87, nous nous sommes lancés dans la vente grand public, alors que jusque-là, nous travaillions exclusivement sur la base de marchés OEM avec des constructeurs informatiques. Les premières réactions du marché ont été extrêmement positives, nous conduisant vers un énorme succès. La souris prit alors un essor très important. En 1995, quand Windows 95 est apparu, on a assisté à une véritable ruée sur les souris. Quelque peu grisés par ce succès et pour bénéficier de cet essor, nous avons alors cherché dans toutes les directions possibles. Sur des produits tels que les cartes son, la position de Creative Labs était telle que nous nous sommes heurtés à un concurrent très fort qui connaissait une sérieuse avance et qui produisait de tels volumes qu'il pouvait lancer de nouveaux modèles plus souvent. D'autre part, ces produits ne correspondaient pas à la philosophie de Logitech. Ils ne servaient pas d'interface entre l'utilisateur et l'ordinateur puisqu'ils se mettaient à l'intérieur des PC. En outre, la valeur ajoutée que nous apportions était très faible. Nous sommes ensuite repartis sur le marché avec des haut-parleurs qui rencontrent maintenant un très grand succès. Cela nous a pris plus de temps que prévu, mais nous y sommes arrivés.
Pour ce qui est des scanners, il faut bien reconnaître que nous avons fait une erreur en ignorant les scanners à plat, mais nous ne sommes pas les seuls. Nous n'imaginions pas à l'époque que le prix de leurs composants baisserait pareillement. D'ailleurs, tous les fabricants de scanners se sont finalement brûlés les doigts sur ce marché. Par contre, notre diversification entreprise en 1994 dans les manettes de jeu a été parfaitement réussie alors que, entre-temps, notre plus grand concurrent, Microsoft, avait abandonné ce créneau.
Comment se répartit aujourd'hui votre chiffre d'affaires entre les différents types de produits que vous vendez?
Dans le monde de la grande distribution, les souris représentent environ 35% de nos ventes. Sur les marchés OEM, nous ne vendons presque que des souris. Au total, les souris représentent quelque 40% de notre chiffre d'affaires. C'est dire que nous réalisons aujourd'hui 60% de nos ventes dans des produits de diversification. A elles seules, les caméras, un marché sur lequel nous nous sommes lancés voici 7 ans, représentent 15% de nos ventes.
Le marché de la souris poursuit-il son essor ou a-t-il tendance à s'essouffler?
Cela fait vingt ans que nous nous attendons à une saturation des ventes dans les souris, mais elles ne font que progresser d'année en année. Plus le marché devient mûr, plus les utilisateurs ont tendance à mettre à jour leurs périphériques pour améliorer l'ergonomie de leur interface homme-machine.
Le marché de la souris pourra-t-il continuer à dégager des marges bénéficiaires suffisantes ces prochaines années?Notre vie est suspendue à la profitabilité de ce marché. Mais quand on produit 70 millions de souris par année, on dispose d'un tel savoir-faire et de telles possibilités de réaliser par hasard, elle l'a abandonné dans sa nouvelle gamme. Nous introduirons Bluetooth quand cela marchera réellement. Par contre, comme je l'ai déjà mentionné, nous utilisons déjà cette technique pour la transmission entre les téléphones portables et le PC.
Que pourrait-on encore ajouter à une souris pour accroître ses fonctions d'interface homme-machine? Verra-t-on bientôt des dispositifs biométriques, des lecteurs de cartes de contrôle d'accès, etc.?
Incontestablement. La seule question à se poser est de savoir s'il faut que de tels dispositifs se trouvent dans la souris ou sur le clavier. Il est par contre certain que nombreux sont ceux qui travaillent à une solution pour les ordinateurs portables, car celle que nous connaissons actuellement n'est pas satisfaisante. Notre filiale spécialisée dans les souris des économies d'échelles qu'il est toujours possible de relever les défis les plus fous. On essaye d'offrir chaque année des fonctions supplémentaires pour que les prix ne s'écroulent pas. Actuellement, la souris optique est devenue le standard.
Vous venez de changer votre fusil d'épaule en ce qui concerne la transmission des signaux entre la souris et le clavier d'une part, et le PC d'autre part. Est-ce dire que la technique que vous utilisiez jusqu'ici n'était pas la bonne?
Non, bien au contraire. Nous utilisons toujours notre technique de transmission radio, car Bluetooth n'apporte rien de plus et la souris réagit plus lentement. On nous reprochait d'avoir pris du retard quand Microsoft a annoncé son clavier Bluetooth. Mais comme pour la CAO a par ailleurs aussi mis au point une souris 3D dotée d'une sorte de champignon («puck») permettant d'effectuer des zoom en plus des autres mouvements traditionnels des souris conventionnelles.
Que faut-il faire pour que l'industrie et les ingénieurs suisses continuent à innover et à rester à la pointe du progrès?
Il faut que les ingénieurs n'hésitent pas à s'expatrier pour se confronter à ce qui se fait dans d'autres pays. C'est parce que je suis parti en Californie et que j'ai été en contact avec l'industrie de l'informatique que Logitech se situe là où elle en est actuellement. Nous avons énormément profité de notre séjour aux Etats-Unis car les Américains n'hésitent pas à donner leur chance et à aider ceux qui ont de bonnes idées.
Propos recueillis par Pierre-Henri Badel, (c) www.adi-presse.ch
NB: Cet article est paru à l'origine en décembre 2003 dans le magazine Swiss Engineering






